DOMUNI UNIVERSITAS

Paroles vives

Toussaint

Toussaint 31 octobre 2017

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Quelle différence entre les saints et les autres ?

Chaque année, nous fêtons les saints. Peut-on en ce jour oublier les autres ? Si j’étais un saint, je serais chagriné qu’il y ait des exclus, des recalés, des tristounets derrière la porte, qui ne pourraient entrer que le lendemain seulement, pour la fête des morts ! Mais quelle différence y a-t-il, finalement entre les saints et les autres ? Est-elle justifiée ?

Qu’est-ce qu’un saint ? C’est quelqu’un dont on est sûr qu’il est au paradis.

Terrible malentendu

Puisqu’il s’agit du paradis, je ne résisterai pas à l’envie de vous raconter l’histoire de Hatuey, un cacique de Saint-Domingue. Comme il s’était révolté contre eux, les Espagnols l’ont poursuivi et finalement saisi à Cuba où il s’était enfui. Ils ont alors décidé de le décapiter. Evidemment, en « bons » chrétiens, ils se sont souciés de son âme. Ils lui ont donc proposé d’être baptisé avant d’être tué. « Pourquoi être baptisé ? » a demandé le chef indigène ? « Pour pouvoir aller au paradis, sinon tu iras en enfer », ont répondu ses bourreaux. « Mais où vont les Espagnols, en enfer ou au paradis ? » « Les Espagnols vont au paradis.» « Alors, a répondu Hatuey, si les espagnols vont au paradis… moi, je préfère aller en enfer ! »
Triste histoire d’une christianisation imposée, par placage de rites et de formules toutes faites, au cœur du plus atroce contre-témoignage.

Un laisser-passer ?

L’entrée du paradis était alors conditionnée par un laissez-passer : le baptême, visa sans lequel on était refoulé sans pitié. Aujourd’hui notre perception s’est déplacée : il n’est plus même nécessaire d’être catholique : des protestants comme Bonhoeffer ou Martin Luther King, un non-baptisé comme Gandhi, font partie de notre panthéon…
Quelles sont les nouvelles conditions ? Essentiellement un bon curriculum vitae, avoir le profil. Ainsi la sélection se poursuit, depuis le monde scolaire jusqu’au monde professionnel et par-delà même la mort. Or j’estime que c’est justement cela, l’enfer : cette sélection qui empoisonne la vie et la rend infernale comme si l’exclusion faisait partie du destin, comme si les sacrifices humains restaient une fatalité.

Peut-on être heureux "tout seul" ?

Le saint est celui qui sait que Dieu ne veut pas être heureux tout seul. Le saint est celui qui sait que l’ « on » ne peut pas être heureux tout seul. Le saint est celui qui a perçu intensément qu’il n’est pas de brûlure plus grande au cœur de Dieu que l’attente de tous ses enfants. Les saints, même s’ils sont nombreux, et même très très nombreux, ne peuvent pas se satisfaire de rester entre eux : ils veulent les autres, et tous les autres sans exclusion. Parmi les saints, il y a les prostituées, bien sûr, et les collecteurs d’impôts, premiers accueillis, nous le savons. Mais il doit y avoir tout le reste, tous les médiocres, tous ceux qui n’ont pas pris beaucoup de risques, qui n’ont pas trop donné, qui se sont préservés : bien-pensants, bienfaisants, bourgeois étroits, ecclésiastiques constipés, religieux de toutes couleurs, plus ou moins défraîchis. Les saints ont vécu avec eux, ils les ont aimés. Le Christ les a sauvés, il est mort par eux et pour eux. Ils sont là aussi et il n’y a qu’à compter comme les petits enfants : un, deux, beaucoup ! 144 000 ! Quand on aime, on ne compte plus. On raconte qu’une Africaine à qui l’on demandait combien elle avait d’enfants, a répondu, indignée : « Vraiment, vous, les Européens, vous comptez tout ! »

La vraie question, n’est donc pas celle du nombre mais celle de la limite : la nuit qui sépare la fête de la Toussaint du « jour des morts.» Je serais partisan du « jour le plus long », pour ne pas reproduire dans la liturgie les réflexes d’un monde compétitif et d’exclusion. Où se trouve en effet la limite entre saint et pas saint ? Entre petit saint et petit pécheur ? Certes, entre grand saint et grand pécheur, je vois la différence mais… entre petit saint et petit pécheur, petit pécheur racheté et petit saint sanctifié ? petit saint racheté et petit pécheur sanctifié ?

Peut-on devenir saint par soi-même ?

Nous savons bien que non. On peut devenir pécheur tout seul, et tous, nous l’avons fait, mais on ne peut pas devenir saint tout seul : c’est l’amour de Dieu qui sanctifie, qui transforme, qui nous fait devenir qui nous sommes. Nos mérites, s’il y en a, ne sont jamais que réponses à un amour plus grand, à un amour premier. Nos mérites, c’est tout juste notre participation. Le reste est du volontarisme et ne dure pas longtemps. Que l’on soit petit saint ou que l’on soit grand saint, on est toujours d’abord un sanctifié, un enfant trouvé.

Se perdre de vue

Le grand déclic est donc de parvenir à ne plus se comparer, se libérer de cette obsession de la classification, qui empoisonne notre société compétitive et qui finit nécessairement par l’exclusion. Notre sérénité ne vient pas de ce qu’il y a pire que nous, elle vient de notre confiance d’être aimés malgré nous… A lui de juger, lui qui fut la victime et qui sait nous aimer. « Si notre cœur venait à nous condamner, Dieu est plus grand que notre cœur. » L’obsession de notre Dieu n’est pas la sélection mais la réconciliation ! « Il y a plus de joie pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui persévèrent. » La joie des quatre vingt dix neufs justes est de s’associer à celle de celui qui revient !

Je suis donc un égoïste, je l’avoue encore. Mais je prétends être un égoïste intelligent. Je veux être heureux, mais je sais ne pas pouvoir être heureux tout seul. Savoir des peuples entiers rongés par la misère, exclus du « concert économique et financier international », me gâche mon bonheur. Or j’ai l’intuition de n’être pas seul à ressentir ce malaise : il est aussi celui du Dieu de Jésus-Christ. Revoyons notre copie.

« Un saint, c’est quelqu’un dont on est sûr qu’il soit au paradis ». Le seul dont l’Evangile nous affirme qu’il est au paradis. C’est qui ? C’est le larron. Jésus le lui promet sur la croix : « Aujourd’hui même, tu seras avec moi en paradis. ». Il a forcé la porte. Selon sa nature de voleur, il a volé le paradis. Là-haut, il faudra faire attention aux pickpockets !

Le paradis n’a plus de porte.

Depuis que le Ressuscité les a enfoncées, on joue à guichet ouvert ! « Que l’homme de désir s’approche et qu’il boive l’eau de vie, gratuitement. » Avis aux amateurs ! Le cœur de Dieu est grand ouvert, ouvert à tous, absolument et sans conditions. Tous sont accueillis, méritants ou non, sans faire de détail entre petits et grands saints. Devant Dieu, nous sommes tous médiocres et mal léchés, mal blanchis, mal baptisés. Le Dieu vivant fait pleuvoir sur les soi-disant bons comme sur les vrais méchants. L’Eglise est un ramassis d’enfants trouvés, fondée sur Pierre le renégat et Paul le persécuteur. Il n’y a pas de saints, il n’y a que des « sanctifiés », sanctifiés par l’amour unilatéral, inconditionnel et passionné de Celui qui a tout donné pour nous retrouver, de Celui qui s’est renié lui-même pour ne pas rester seul dans son ciel.

Ton curriculum vitae te fait peur ? Mais voici que j’apprends à l’instant que ton profil est justement celui qui manquait dans l’entreprise ! Tu es le premier embauché. La fête t’est offerte gratuitement et elle commence à l’instant.
 



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