DOMUNI UNIVERSITAS

Paroles vives

Sourd muet ?

Sourd muet ? 10 septembre 2018

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 7,31-37.

En ce temps-là, Jésus quitta le territoire de Tyr ; passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole.
Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler et supplient Jésus de poser la main sur lui.
Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue.
Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! »
Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement.
Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient.
Extrêmement frappés, ils disaient : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. »

Homélie à deux voix : Frère Michel Van Aerde et Tatiana Schuermans

Partie de Tatiana, basée sur le témoignage de Dominique Badou-Perret, amie de Frère Michel, qui a été orthophoniste à Toulouse aussi auprès de sourds. Il y a donc des ajoutes, des modifications et des suppressions.
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Pour les belges francophones je suis « logopède », pour les français je suis « orthophoniste », pour les néerlandophones et les suisses je suis « logopédiste » et pour les anglophones je suis « speechtherapist ».

A onze heures ce matin, Frère Michel qui ignorait jusque-là que j’avais travaillé avec des sourds, m’a demandé de parler ce soir sur base d’un témoignage d’une de ses amies, Madame Dominique Badou-Perret, orthophoniste qui a également travaillé avec des sourds.
Depuis dix mois je suis retraitée après avoir été parmi eux pendant plus de quarante ans. Années riches de joies, de rires, d’émotions, de partages, d’échanges, d’apprentissages, de découvertes et de connivences. J’ai énormément aimé tous ces enfants qui m’ont été confiés et de qui j’ai beaucoup reçu.
Depuis toujours chaque fois que j’entends cet évangile je pense à eux tous qui ne sont pas miraculés et qui vivent avec cet handicap. Que de beaux récits ils pourraient faire de leur parcours respectif, de leur courage, de leurs espoirs, de leurs réalisations et de leur joie de vivre malgré les embûches ! Certaines personnes ici présentes en sont des témoins et acteurs encore plus proches que moi.
Jamais je n’ai approfondi cet évangile comme Dominique l’a fait. J’ai donc repris plusieurs de ses réflexions tout en ajoutant des notes personnelles.

Quelques notions de base

- Un sourd a des oreilles déficientes mais tous les organes nécessaires pour parler fonctionnent. Donc il n’est pas muet dans la mesure où on l’a aidé à réaliser qu’il pouvait capter les sons sortant de sa bouche à travers des vibrations, un appareil auditif classique ou un implant cochléaire. Ce dernier, plus récent, et pour lequel tout évolue sans cesse implique une intervention chirurgicale. Il permet une amélioration sensible de la communication. Certains ne souhaitent pas l’avoir et d’autres plus âgés ne peuvent pas en bénéficier.
- Les sourds ont leur langue, la Langue des Signes, avec sa propre structure. Ils ont lutté pour la faire reconnaître. Dans le centre de rééducation où j’ai travaillé il y a une réflexion constante sur la façon d’introduire la Langue de Signes dans le travail. Quand j’y étais nous apprenions les structures du français aux enfants en introduisant un signe à la place d’un mot inconnu.
- Les sourds investissent particulièrement la vue. Ils observent les mouvements du visage, surtout celui des lèvres. Comme sur les lèvres ils ne voient pas tout nous leur parlons avec un code, le LPC (Langage Parlé Complété). Les positions de nos doigts non loin du visage correspondent à des sons. En regardant les lèvres et les doigts le sourd peut capter l’entièreté de ce qui est dit (dernière phrase à dire en LPC)
- Dans l’évangile « on amène » le sourd, il n’a aucune autonomie. Le but de toute l’équipe, au sein de laquelle je travaillais, a toujours été de rendre justement « autonome » chaque personne qui nous était confiée. Et quel apport merveilleux pour eux que la technologie actuelle comme la webcam, les SMS etc…
Donc rien de tout cela à l’époque !

Que fait Jésus ?

  • Il l’amène « à l’écart, loin de la foule » et du brouhaha.

Le dialogue, avec un sourd, n’est possible qu’en tête-à-tête et dans le calme. Tous les sourds vous diront qu’ils n’aiment pas les grandes assemblées : ils sont perdus.
Jésus ne va pas lui faire de grandes phrases, ce n’est pas la peine, il ne les comprendrait pas. Avec l’aveugle de Bethsaïda, il dialogue, ici ce n’est pas encore possible.
Ensuite Jésus va poser deux gestes qui peuvent s’apparenter à des gestes thérapeutiques. Ce sont en fait des gestes symboliques. Ce ne sont pas des gestes anodins, et ils ont dû être posés avec beaucoup de tendresse et de respect.

  • «Il lui mit les doigts dans les oreilles ».

Jésus signifie par là qu’il met en route la compréhension : c’est là qu’est l’origine du mal. Il faut d’abord ménager l’ouverture à la Parole.

  • « Il lui toucha la langue ».

Les sourds n’ont aucune malformation de la langue. Il faut comprendre le mot « langue », au sens propre et au sens figuré de « langue française » ou de langue « araméenne », en l’occurrence. Sinon, ouvrir les oreilles n’aurait servi à rien. Si l’on rétablit l’audition donc la réception il faut aussi que l’expression puisse fonctionner. Sans cela on lui met tout d’un coup un tas de bruits dans les oreilles, bruits auxquels il « n’entend » rien, au sens où l’on entend le chinois ou l’hébreu. C’est absolument insupportable. Une fois ces deux gestes faits la boucle de la communication est possible, on peut sortir de l’enfermement.

  • « Effata !»

C'est le seul mot que prononce Jésus : « ouvre-toi » ! Nous pouvons nous demander pourquoi ce mot est cité dans la langue même où il a été prononcé. C’est un mot parfaitement lisible sur les lèvres. Sans aucune aide à la lecture labiale seulement 30% d’un énoncé est accessible, ici c’est accessible à 100%. C’est, si on peut dire, le mot clé de cette guérison, et l’on peut imaginer qu’avec ce mot, Jésus donne au sourd la clé du code linguistique. En effet, il se met aussitôt à parler correctement. Pour l’orthophoniste c’est l’aspect le plus impressionnant, le plus merveilleux de ce miracle : tout d’un coup, non seulement il articule correctement, mais plus encore lui viennent des mots et des structures de phrases qu’il n’a jamais appris, qu’il n’a jamais pu apprendre. Ce qu’il faut de temps, de patience et de persévérance pour faire acquérir le langage à un sourd, tout le labeur que cela représente pour lui et pour l’entourage, tout cela est concentré dans un seul mot : c’est un miracle formidable ! « Effata » !
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Méditation du fr Michel VA

Pourquoi un homme, une femme, un enfant est-il sourd ? Pourquoi est-il muet ? Pourquoi un peuple, une institution, une administration, une entreprise, une Eglise est-elle sourde? Ou muette ? secret d’Eglise, secret d’Etat… la langue de bois…

Lorsque Christophe Colomb rencontre les premiers indiens d’Amérique, s’entoure de savants linguistes. Comme ils n’ont aucune langue commune, ceux-ci écrivent dans leur rapport : « Ils ne savent pas parler »… Il n’y a de pire sourd, que celui qui ne veut pas entendre…
Maintenant, après bien longtemps, ils savent nous parler et ils nous disent : nous ne sommes pas indiens mais toltèques, incas, mayas, aymaras, Purus, guaranis… nous n’avons pas été « découverts ». Il y a 500 ans, nous avons été « recouverts » !

D’une manière générale quand donc les victimes pourront-elles se faire entendre ? Qui donnera la parole à ceux que l’on fait taire ? Qui nous guérira de nos surdités ? Comment percer le non-dit, les silences coupables, tous ces mensonges qui tuent la confiance et pourrissent la vie ?
Comment parvenir à « nous entendre » ? A nous aimer ?

Le Dieu vivant n’a qu’une seule parole et il nous la donne, une fois pour toutes et pour toujours.

Notre cœur est-il ouvert pour la recevoir ? Nos oreilles pour l’entendre ? Notre intelligence pour la décoder ? Pour y acquiescer ? Pour entrer en résonnance, en sympathie, et pour la prononcer à notre tour ?
 



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