DOMUNI UNIVERSITAS

Paroles vives

Si tu avais été là !

Si tu avais été là ! 28 mars 2020

Jean 11,1-45

Un homme était tombé malade. C"était Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de sa soeur Marthe.
(Marie est celle qui versa du parfum sur le Seigneur et lui essuya les pieds avec ses cheveux. Lazare, le malade, était son frère.)
Donc, les deux sœurs envoyèrent dire à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes est malade. »
En apprenant cela, Jésus dit : « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. »
Jésus aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare.
Quand il apprit que celui-ci était malade, il demeura pourtant deux jours à l'endroit où il se trouvait ;
alors seulement il dit aux disciples : « Revenons en Judée. »
Les disciples lui dirent : « Rabbi, tout récemment, les Juifs cherchaient à te lapider, et tu retournes là-bas ? »
Jésus répondit : « Ne fait-il pas jour pendant douze heures ? Celui qui marche pendant le jour ne trébuche pas, parce qu'il voit la lumière de ce monde ;
mais celui qui marche pendant la nuit trébuche, parce que la lumière n'est pas en lui. »
Après ces paroles, il ajouta : « Lazare, notre ami, s'est endormi ; mais je m'en vais le tirer de ce sommeil. »
Les disciples lui dirent alors : « Seigneur, s'il s'est endormi, il sera sauvé. »
Car ils pensaient que Jésus voulait parler du sommeil, tandis qu'il parlait de la mort.
Alors il leur dit clairement : « Lazare est mort,
et je me réjouis de n'avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ! »
Thomas (dont le nom signifie : Jumeau) dit aux autres disciples : « Allons-y nous aussi, pour mourir avec lui ! »
Quand Jésus arriva, il trouva Lazare au tombeau depuis quatre jours déjà.
Comme Béthanie était tout près de Jérusalem - à une demi-heure de marche environ -
beaucoup de Juifs étaient venus manifester leur sympathie à Marthe et à Marie, dans leur deuil.
Lorsque Marthe apprit l'arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre, tandis que Marie restait à la maison.
Marthe dit à Jésus : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort.
Mais je sais que, maintenant encore, Dieu t'accordera tout ce que tu lui demanderas. »
Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. »
Marthe reprit : « Je sais qu'il ressuscitera au dernier jour, à la résurrection. »
Jésus lui dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra ;
et tout homme qui vit et qui croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? »
Elle répondit : « Oui, Seigneur, tu es le Messie, je le crois ; tu es le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. »
Ayant dit cela, elle s'en alla appeler sa sœur Marie, et lui dit tout bas : « Le Maître est là, il t'appelle. »
Marie, dès qu'elle l'entendit, se leva aussitôt et partit rejoindre Jésus.
Il n'était pas encore entré dans le village ; il se trouvait toujours à l'endroit où Marthe l'avait rencontré.
Les Juifs qui étaient à la maison avec Marie, et lui manifestaient leur sympathie, quand ils la virent se lever et sortir si vite, la suivirent, pensant qu'elle allait au tombeau pour y pleurer.
Elle arriva à l'endroit où se trouvait Jésus ; dès qu'elle le vit, elle se jeta à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. »
Quand il vit qu'elle pleurait, et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, Jésus fut bouleversé d'une émotion profonde.
Il demanda : « Où l'avez-vous déposé ? » Ils lui répondirent : « Viens voir, Seigneur. »
Alors Jésus pleura.
Les Juifs se dirent : « Voyez comme il l'aimait ! »
Mais certains d'entre eux disaient : « Lui qui a ouvert les yeux de l'aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? »
Jésus, repris par l'émotion, arriva au tombeau. C'était une grotte fermée par une pierre.
Jésus dit : « Enlevez la pierre. » Marthe, la sœur du mort, lui dit : « Mais, Seigneur, il sent déjà ; voilà quatre jours qu'il est là. »
Alors Jésus dit à Marthe : « Ne te l'ai-je pas dit ? Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. »
On enleva donc la pierre. Alors Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, je te rends grâce parce que tu m'as exaucé.
Je savais bien, moi, que tu m'exauces toujours ; mais si j'ai parlé, c'est pour cette foule qui est autour de moi, afin qu'ils croient que tu m'as envoyé. »
Après cela, il cria d'une voix forte : « Lazare, viens dehors ! »
Et le mort sortit, les pieds et les mains attachés, le visage enveloppé d'un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le, et laissez-le aller. »
Les nombreux Juifs, qui étaient venus entourer Marie et avaient donc vu ce que faisait Jésus, crurent en lui.

Méditation    « Si tu avais été là … »

En ces jours de confinement, qu’il est douloureux d'être absent, d'avoir l'impression d'abandonner ses amis !

« Si tu avais été là ! » Si tu avais été là parmi nous, pour nous, quand nous avions besoin de toi ! « Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort ! » Marie va plus loin encore : elle ne reproche pas seulement à Jésus de ne pas les avoir accompagnées dans leur deuil, elle lui reproche de ne pas avoir soutenu son frère pour qu’il tienne le coup jusqu’à la guérison.

Jésus, de fait, était ailleurs. Et, semble-t-il, il ne faisait rien. Aucune excuse, c’est choquant. Il s’est terré, sans donner signe de vie, sans bouger, faisant le mort, deux jours et deux nuits durant, pour se mettre en route enfin, trop tard, au petit matin du troisième jour.

Le troisième jour ! Pensez-vous que ce soit par hasard que l’évangéliste, si avare en détails, nous précise celui-ci ? Il le fait consciemment car il nous livre à la fois son récit et son interprétation. Il joue sur nos réflexes : oui, le troisième jour, c’est la Résurrection ! La résurrection de Jésus et celle de Lazare sont liées, comme sa mort et celle de Jésus. Elles se croisent aussi ! Car, vous l’avez perçu : par un bel anachronisme, l’onction de Jésus est évoquée tout au début. Il sent bon, lui, alors que Lazare pue et sort de son tombeau. Mais pour que Lazare sorte de son trou, il faut que Jésus se jette dans la gueule du loup. Lazare est délié mais Jésus sera bientôt désigné par un baiser et saisi par les soldats. En ce jour où Jésus réveille son ami, les notables décident de le tuer : à celui qui a redonné vie, on donnera la mort ! (Jn 11, 49). Entre Lazare et Jésus, entre Jésus et son ami, tout est enchevêtré et c’est exprès. L’amitié les fait alter ego et permet ces échanges vitaux. Lazare meurt dans son lit, il n’offre que sa mort, l’autre risque et perd sa vie pour rejoindre son ami au plus profond, non pas seulement de la maladie mais du mal plus radical, celui des égoïsmes aveugles, individuels et collectifs, qui sont germes de mort.

« Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort »

Marthe ne dit plus « ton ami » comme lorsqu’elle comptait sur lui et lui faisait savoir : « ton ami est malade ». Puisque c’est dans l’épreuve que l’on connaît ses vrais amis, Jésus n’a pas été fidèle dans l’amitié, Lazare comptait sur lui et il est mort sans lui.

Lazare, semble-t-il, aurait pu ne pas mourir, il aurait trouvé la force de tenir le coup. Il n’aurait pas « craqué » mais Jésus l’a abandonné.

« Caïn, où est ton frère Abel ? » « Suis-je le gardien de mon frère ? » Sous-entendu, n’est-ce pas toi qui devais le garder, le protéger ? Perversité de l’homme qui reporte sur Dieu sa propre culpabilité.

« Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort ! »

Je ne sais pas comment vous le ressentez, vous, mais je suis terriblement sensible au chantage affectif. Il m’est insupportable de décevoir ! Je préférerais me faire traiter d’ivrogne et de glouton, comme l’a été Jésus par ses ennemis, de chien d’hérétique, de samaritain ou de fils de Satan, plutôt que m’entendre reprocher par mes meilleurs amis que je les ai lâchés !

Alors il me faut affronter cette difficulté : n’y a-t-il pas là, justement, quelque piège secret ? Celui de se croire si important ? La perversité se cache toujours derrière ce qu’il y a de meilleur et les faux dieux, les faux absolus, les idoles sont des imitations presque parfaites du vrai. Alors l’amour, l’amitié la plus belle, se refermant comme un trou noir dans l’exclusivité, la routine et le désir de possession peuvent devenir, pour Jésus lui-même une terrible tentation.

Marthe réagit ! Elle assume sa déception et la dit franchement mais au lieu de s’y complaire et de s’y enfermer, elle sort d’elle-même. Elle court dans la rue et rejoint Jésus pour lui clamer qu’elle attend de lui :

« Maintenant encore, je le sais, Dieu t’accordera tout ce que tu lui demanderas » !

Sa foi lui permet d’anticiper, de concevoir, de demander ce que Jésus fera. Marthe est la disciple modèle dans ce récit et son nom est cité exactement sept fois, chiffre parfait.

Ce récit est surprenant, incohérent, semble-t-il. Pourquoi Jésus pleure-t-il devant le tombeau de son ami, alors qu’il va le ressusciter dans le quart d’heure qui suit ? Comme s’il ne le savait pas : comme si c’était la foi de Marthe, de Marie, de tout l’entourage finalement, qui, le prenant aux entrailles et le faisant frémir au plus profond de lui-même, suscitait, réveillait, mobilisait sa conscience messianique, conduisait Jésus à invoquer son Père, dans un psaume d’exultation, pour se révéler lui-même avant le temps, Résurrection et Vie, dès aujourd’hui. 

« Déliez-le et laissez-le aller ! » Il y a tout un paquet de nœuds à détacher ou à trancher, des liens paralysants, des voiles sur les yeux qu’il faut avoir le courage d’arracher pour découvrir son vrai visage, se mettre en mouvement et s’avancer dans le soleil de l’amour qui nous veut vivants !

Que le Seigneur purifie notre cœur, qu’il nous apprenne à aimer comme il a lui-même su nous aimer. Qu’il nous apprenne à vivre, libérés de tout chantage affectif, non pas pour aimer moins, mais pour aimer plus, généreusement.

« Allons et mourrons avec lui ! » Thomas a tout compris. Parce que la vie, à la longue, c’est tuant. Il vaut mieux la donner, car il faut se perdre pour se trouver et mourir si l’on veut ressusciter.



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