DOMUNI UNIVERSITAS

Paroles vives

N'ayez pas peur !

N'ayez pas peur ! 12 février 2017

« N’ayez pas peur ! »
Les angoisses de notre temps à la lumière de l'Évangile

Introduction

A. Une provocation à réfléchir

Je vous invite à comparer deux déclarations. La première déclaration de Jean-Paul II, après son élection, et la première déclaration de Donald Trump, après son élection. Un pape et un président des Etats Unis s’expriment sur notre sujet.

Jean-Paul II :
« N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ. A sa puissance salvatrice, ouvrez les frontières des Etats, des systèmes politiques et économiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation et du développement ».

Donald Trump :
« N’ayez crainte, nous sommes protégés et nous serons toujours protégés par les hommes et les femmes extraordinaires de notre armée et de nos forces de sécurité. Et surtout nous serons protégés par Dieu ».

B. Une image

N’ayant qu’une demi heure pour m’exprimer, il me faut être bref et styliser, c’est pourquoi je propose une image, celle de la tempête, qui est un théologoumène, j’expliquerai ce que c’est.

« mal pas douce » tableau haïtien

L’humanité me semble être comme un immense « boat people ». Y a-t-il un capitaine à bord ? Serions-nous l’équipage ?

I. Nous avons peur

A.  Un sujet pertinent, d’actualité

Rarement la peur a été aussi présente dans notre société et vous allez, dans les ateliers, en évoquer les multiples et préoccupantes raisons.
Il ne s’agit pas seulement d’un exercice intellectuel, il s’agit de savoir, comment, nous qui sommes ici, en ce temps que nous vivons, nous allons tâcher de vivre en disciples du ressuscité, c’est à dire comment nous allons vivre nos peurs, dompter notre peur, être résilients à toute cette angoisse diffuse, qui nous oppresse et nous empêche de vivre libres et épanouis, en enfants de Dieu.

B. Un sujet d’actualité, mais un sujet permanent.

La peur n’est pas seulement une affaire de notre temps. Le mot intervient plus de 360 fois dans la Bible, on peut proposer une citation par jour de l’année, sans parler des synonymes comme l’angoisse, la panique, la dépression, la douleur, le malheur.
Il y a, parmi les figures les plus éminentes de la Bible, des personnes qui ont vécu l’angoisse à en mourir. Je pense au prophète Elie lorsqu’il prend la fuite par crainte de la colère du roi, qu’il se couche, littéralement, et qu’il demande à Dieu de reprendre sa vie, c’est à dire très concrètement de le laisser mourir. Il n’en peut plus, il est à bout, et il est mort de peur. Je pense au prophète Jérémie et à toutes ses « jérémiades », à toutes ses plaintes, parce qu’il n’en peut plus d’être un prophète de malheur. Il maudit le jour de sa naissance, il regrette non seulement d’être en vie, mais plus encore d’avoir vécu.
S’il y a des sommets, dans la Bible, ce sont paradoxalement des sommets vers le bas, des sommets de plaintes, de cris, de douleurs. Chrétiens, nous croyons au Ressuscité, mais nous ne pouvons pas oublier la croix et, dans notre dialogue avec le peuple juif, nous ne pouvons pas non plus oublier la shoah. Il y a des moments qui correspondent, comme dit Jésus, à « l’heure des ténèbres », au moment où l’on ne peut plus rien faire, où l’on est englouti sous les immenses vagues du désespoir.

C. Sujet d’actualité, permanent, parce qu’il faut toujours affronter le réel

Face à ce tableau de l’existence humaine, devant cette perception de l’histoire comme tout autre chose que la montée irréversible du progrès, face ces témoignages bibliques de l’absence de Dieu, ou de son retrait incompréhensible, je n’ai pas de recettes à vous proposer, vous le comprenez bien. Je pense en effet que la vraie théologie, la vraie spiritualité, n’a rien à voir avec le New-Age et toutes ses illusions doucereuses ( je note, au passage, que ce courant de pensée n’a plus rien de nouveau et qu’il est passé de mode). Je pense que la vraie spiritualité n’a rien à voir avec un monde bisounours, comme l’on dit maintenant ironiquement. L’attitude du croyant authentique n’est pas celle de l’autruche qui se cache la tête dans le sable pour ne pas voir le danger. C’est au contraire de le dévisager et d’affronter le réel tel qu’il est.

D. Le sommet, c’est le Golgotha, la folie de la croix

La foi au Christ crucifié, "scandale pour les juifs et folie pour les païens", fait éclater les baudruches d’un Dieu Tout Puissant et protecteur. N’en déplaise à Freud, l’affirmation de la croix, le constat de la mort ignoble de l’innocent, nous libère de toute illusion sur les pouvoirs, qu’ils soient civils ou religieux, qu’ils soient ceux de la foule et de son unanimité. Elle nous libère même de toute illusion sur la cohésion de la communauté des disciples. Il n’y a pas de refuge, pas de lieu protégé, que ce soit dans l’Eglise ou ailleurs.

Une fois ce contexte général précisé, demandons-nous, au plan pratique, comment l’Evangile, la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ peut être entendue et proclamée aujourd’hui. Comment peut-elle nous guider dans les temps troublés que nous vivons ?

E. Deux théologoumènes

Je propose, dans le temps bref qui est le nôtre, d’étudier deux théologoumènes. Ce mot savant a été utilisé et expliqué, il y a quelques semaines, dans un média que, je suppose, vous connaissez, Cathobel.be, à propos de la virginité de Marie. Mais c’est à propos d’un autre récit que je vous propose de l’utiliser, celui de la tempête apaisée.
Théologoumène veut dire tout simplement l’affirmation, sous forme de récit, d’une vérité théologique, d’une vérité de foi. Cela signifie que sa vérité ne porte pas littéralement sur l’exactitude stricte de tous les points du récit, elle va au-delà. « Il faut comprendre ce que parler veut dire », ou, comme le dit le concile Vatican II, il faut tenir compte des genres littéraires. Ce qui est vrai, c’est ce que l’auteur a voulu nous communiquer et pour le comprendre, il faut distinguer l’intention d’une part, des moyens employés, d’autre part. Si par exemple, à l’issue de cette réunion, quelqu’un écrit que je planais trop haut, dans cinq ou dix siècles, ceux qui traduiront l’expression, risquent de le prendre à la lettre, comme si je volais trop haut, c’est à dire que j’étais capable de lévitation, ce qui n’est pas vrai… simplement je suis peut-être trop abstrait.
Un théologoumène, cela permet justement d’éviter d’être abstrait, mais il ne faut pas prendre tout au pied de la lettre, de manière naïve et fondamentaliste. Ainsi en est-il du récit de la tempête apaisée, comme de celui du figuier desséché, par exemple, sans que, pour autant, tout, dans l’Evangile, soit des récits imagés.

Lisons deux récits, deux théologoumènes complémentaires et voyons s’ils nous parlent aujourd’hui de nos peurs, et comment.

II. Tenir dans la tempête

Rembrandt

Evangile selon saint Marc 4,35-41
Ce jour-là, le soir venu, il leur dit : "Passons sur l'autre rive."
Et laissant la foule, ils l'emmènent, comme il était, dans la barque ; et il y avait d'autres barques avec lui.
Survient alors une forte bourrasque, et les vagues se jetaient dans la barque, de sorte que déjà elle se remplissait.
Et lui était à la poupe, dormant sur le coussin. Ils le réveillent et lui disent : "Maître, tu ne te soucies pas de ce que nous périssons ?"
S'étant réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : "Silence ! Tais-toi !" Et le vent tomba et il se fit un grand calme.
Puis il leur dit : "Pourquoi avez-vous peur ainsi ? Comment n'avez-vous pas de foi ?"
Alors ils furent saisis d'une grande crainte et ils se disaient les uns aux autres : "Qui est-il donc celui-là, que même le vent et la mer lui obéissent ?"

Quand nous entendons « passons sur l’autre rive », ou bien que Jésus dort, ou encore qu’il se réveille, nous pouvons entendre quelque chose qui va au-delà d’une simple promenade sur le lac ou d’une simple sieste réparatrice. De même quand une « forte bourrasque » est évoquée, cela désigne autre chose qu’un simple coup de vent. De la même manière dire que la barque se remplit d’eau a un sens figuré que nous pouvons décrypter.
Quand Marc dit que Jésus dort, il évoque sa mort. Quand il parle de réveil, il évoque sa résurrection. C’est le même mot, en grec. Passer sur l’autre rive, pour lui, c’est franchir la mort. La barque de nos familles, de l’Eglise, du monde, de la planète, est en train de sombrer. Nous sommes au bord de la faillite, de la guerre, de la mort. Les vents et la mer, ce sont bien sûr tous les éléments naturels, ceux de notre monde cosmique. Mais c’est aussi le déchainement de la violence collective, le lynchage médiatique, la haine inexpliquée, l’accumulation des contraintes administratives… Vous pouvez lister ces éléments contraires contre lesquels nous devons sans cesse « ramer ».

Pourtant le récit n’est pas désespéré. Tout se calme soudainement, et de manière inexpliquée, à la parole de Jésus. L’univers lui est soumis. Il n’y a pas de force, ni naturelle, ni humaine, ni démoniaque, qui puisse lui résister. (Je dis démoniaque à dessein parce que la tempête apaisée précède l’exorcisme du possédé de Gérasa. Jésus exorcise le cosmos, le vieux monde, et l’humanité qui vit dans les cimetières, à demi morte, possédée par une légion de démons, sera libérée).

L’Evangile ne nous explique pas ce qu’il faut faire dans la tempête de nos vie. Il nous présente en revanche un cadre pour lire notre situation et pour espérer contre toute espérance. La tempête n’aura pas le dernier mot. La tempête n’est qu’un moment passager. Il y a une autre rive. Si Jésus dort, ou s’il semble dormir, il se réveillera. Il y aura un moment où il se dressera. Et le salut n’est pas entre nos mains. Il ne dépend pas de nous seuls. Dieu interviendra. S’il y a quelque chose à faire, c’est d’avoir confiance, c’est d’avoir la foi.
Voilà donc le cadre que précise le récit, dans lequel nous pouvons situer nos propres peurs.

III. Marcher sur les eaux

Le récit de la tempête se redouble, il se radicalise avec celui de la marche sur les eaux


tableau d'Ivan Aivazovsky


Evangile selon saint Matthieu 14, 22-33 (// Marc 6, 47-51)

« Jésus obligea les disciples à monter dans la barque et à passer avant lui de l'autre côté, pendant qu'il renverrait la foule. Quand il l'eut renvoyée, il monta sur la montagne, pour prier à l'écart; et, comme le soir était venu, il était là seul.
La barque, déjà au milieu de la mer, était battue par les flots; car le vent était contraire. À la quatrième veille de la nuit, Jésus alla vers eux, marchant sur la mer. Quand les disciples le virent marcher sur la mer, ils furent troublés, et dirent : C'est un fantôme! Et, dans leur frayeur, ils poussèrent des cris.
Jésus leur dit aussitôt : Rassurez-vous, c'est moi; n'ayez pas peur ! Pierre lui répondit : Seigneur, si c'est toi, ordonne que j'aille vers toi sur les eaux. Et il dit : Viens ! Pierre sortit de la barque, et marcha sur les eaux, pour aller vers Jésus.
Mais, voyant que le vent était fort, il eut peur; et, comme il commençait à enfoncer, il s'écria: Seigneur, sauve-moi ! Aussitôt Jésus étendit la main, le saisit, et lui dit : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? Et ils montèrent dans la barque, et le vent cessa. Ceux qui étaient dans la barque vinrent se prosterner devant Jésus, et dirent : Tu es véritablement le Fils de Dieu. »

A. Le sens littéral

Dans ce récit, nous retrouvons la tempête. Mais il y a de sensibles différences. Jésus ne dort pas dans la barque : il marche sur les eaux. Il n’est pas loin, mais il est ailleurs. Et Pierre s’élance vers Jésus, sur les eaux. Mais, parce que le vent souffle fort, parce qu’il prend peur, il se met à couler. Il est incapable de marcher seul. Il va se noyer et il crie, au moment où Jésus le prend par la main.
Je remarque que Jésus ne reproche pas à Pierre de crier (ni de prier) mais d’avoir peur !

Nous voyons bien, ici encore, la charge symbolique riche de ces récits différents et complémentaires. La tempête, la nuit, le vent, l’eau… un fantôme… il ne manque que le froid.

B. Interprétons, décryptons, relisons :

Le Jésus dont il s’agit ici est le ressuscité. Il n’a pas le même rapport aux éléments naturels que les disciples. Il n’est plus conditionné par les lois scientifiques comme la pesanteur. C’est le Seigneur de l’histoire qui est au-dessus des vagues du temps. L’Eglise, la barque, est toujours à contretemps, affrontée aux vents contraires. Mais le Ressuscité l’accompagne, autrement, pas loin. Il y a communication entre lui et nous, sans que nous ne puissions ni le toucher ni l’entendre directement. Dans la foi, nous percevons sa présence. Il nous entend crier. Quand le Christ et l’Eglise se rejoignent, c’est la fin des temps, la fin de la traversée. Dans l’évangile de Marc ils touchent terre, chez Matthieu le vent cesse.

C. Parlons de Pierre :

Pierre sort de la barque. Il se risque hors de l’Eglise, tout seul ? Il anticipe une condition nouvelle de ressuscité ? Il symbolise le disciple qui se lance à la rencontre de Jésus avec impatience et qui veut vivre autrement la vie humaine d’aujourd’hui ? Un disciple qui « tient par le haut », un disciple qui « se fait léger », qui ne se préoccupe pas d’abord des soutiens, des sécurités :armée, forces de sécurité, soutiens politiques, bâtiments, économie. Il ne s’assure pas d’abord de ce qui est fiable, solide, pour assurer ses pas. Voilà quelqu’un qui vit la pauvreté, la liberté, l’amour, au point de ne plus vivre pour lui-même, par lui-même mais en étant totalement donné. Jésus ne refuse pas son initiative, il lui dit simplement « viens ! ».

4° Parlons de nous

J’aime méditer ce théologoumène de la marche sur les eaux. Il nous parle de nous. Il se présente comme un appel. Jésus ne dit pas de rester sagement dans la barque en attendant sa venue. Il ne refuse pas que l’on s’élance vers lui, mais il faut dépasser la peur : marcher sur les eaux, tenir par en-haut, se faire léger, rapide, confiant. Avis aux amateurs. C’est un sport analogue au « paddle » à la planche à voile, plus sportif encore, mystérieux et à expérimenter.
C’est la condition du chrétien : Il sagit de prouver le mouvement en marchant, l’amour en aimant, la vie, en la vivant, un pas après l’autre, dans la foi.

Conclusion, ouverture sur deux thèmes futurs à méditer

Pour terminer, je propose deux ouvertures, pour relancer la réflexion.

- La première, après avoir étudié ce que Jésus a dit, ce serait d’étudier ce que Jésus a fait. Or nous voyons que Jésus, dans l’agonie, a peur, qu’il est pris par l’angoisse au point de transpirer du sang. Il est humain et il prie. Il supplie le Père, si possible, de lui éviter l’épreuve. Ce n’est pas le modèle du stoïcien, de Socrate, des humanistes.
Les saints ne sont pas des héros !

- La seconde, c’est que Jésus dit à ses apôtres : « N’ayez pas peur ! Ayez courage, j’ai vaincu le monde ».
« Ayez courage » ! L’expression est reprise 7 fois dans l’Evangile, une fois dans les Actes, elle est coutumière de Jésus.
« Ayez courage » : qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui ?
 



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