DOMUNI UNIVERSITAS

Paroles vives

Qui suis-je ?

Qui suis-je ? 14 août 2020

Matthieu 16,13-20

En ce temps-là, Jésus, arrivé dans la région de Césarée-de-Philippe, demandait à ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? »
Ils répondirent : « Pour les uns, Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes. »
Jésus leur demanda : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »
Alors Simon-Pierre prit la parole et dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »
Prenant la parole à son tour, Jésus lui dit : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux.
Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle.
Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. »
Alors, il ordonna aux disciples de ne dire à personne que c’était lui le Christ.

Méditation 

“Qui suis-je ? Pour vous ?”

Avec la discrétion coutumière à l’Evangile, cette question est cependant un sommet. Un sommet d’où l’on voit à 360 degrés. Une question vertigineuse, qui remet tout en question.

Qui parle ?

Qui est convoqué pour répondre ? qui est capable de répondre ? Moi, en 5 minutes aujourd’hui ? Vous, en récitant le Credo ? Pierre ? Le pape ? L’Eglise ? Le peuple croyant ? L’humanité ? Qui peut répondre ?

Quelle réponse peut-elle convenir ? Un mot ? Une phrase ? Une formule ? Un geste ? Une vie ? L’histoire dans tout son déroulement ? Quelle réponse peut être à la hauteur d’une pareille question ?

Mais cette question appelle-t-elle vraiment une réponse ? N’est-elle pas simplement une mise en abîme, une mise en question ? Celui qui est la Parole, nous donne la parole ? Celui qui se présente comme “Je suis”, “Ego eimi”, “Je suis qui je suis” ou “Je deviens pour toi qui je serai”, se pose la question “qui suis-je”, comme tout un chacun, à tout âge de sa vie.

Dieu, la référence des références, abdique de toute position dominante et s’interroge, comme tout homme, parce qu’il s’est fait humain. Il se pose sérieusement la question

Il nous interroge sincèrement. Il se pose à lui-même la question. Il ne s’agit pas d’un simple procedé pédagogique, ce serait dérisoire. Jésus ne fait pas semblant d’être humain. En lui, le point fixe et définitif se fait point d’interrogation. L’absolu se fait relatif, se met en relation. Et, comme dit Levinas, “Il y a plus dans la question que dans la réponse”, car cette question, posée par Celui qui la pose, en dit long.

Elle révèle qui il est, ce qu’il est capable de faire, jusqu’où il est capable d’aller. Non seulement il s’interroge mais plus encore : il a besoin, oui, besoin, de notre réponse. Cela en dit long sur lui. Il est entré dans une vulnérabilité inpensable. De la part de Dieu, c’est une folie, du délire (c’est saint Paul qui le dit). Il prend le risque du silence, d’un silence de mort, d’un silence-absence, de dérobade, de refus d’entendre l’appel à répondre, le risque de solitude, l’échec de la proposition de relation. Et c’est pire qu’une réponse erronnée. D’ailleurs aucune réponse n’est erronée, du moment qu’elle est réponse, attestation d’une présence, d’un écho. “Qui suis-je, pour toi ?” “Quelqu’un.”

En fait toute réponse est erronnée, ou tout au moins insatisfaisante. Aucune réponse ne peut suffire, le mystère reste toujours entier.

Pourtant, Pierre va répondre, heureusement. Et il répond juste. Vous me direz, si Jésus confirme, c’est qu’il connaît la réponse. Oui, il la connaît, comme ont connait déjà ce qui est là quand, dans un couple, l’amour s’avoue enfin, comme pour une vocation un mot vient la confirmer. Jésus connaît la réponse confusément mais il a besoin de l’entendre venir d’un autre et, par cet autre, de son Père.

Pierre est inspiré. 20/20 en théologie. Il peut être fier. Il ne s’est pas trompé. Il en faudra, pourtant, des conciles, des disputes et des débats, pour dire qui est Jésus de Nazareth. Il en faudra des livres, des cours, des conférences, des catéchismes, des encycliques, des tomes et des tomes, pour dire, dans toutes les langues, qui est Jésus-le-Christ, pour décliner ce terme biblique de “Messie”, ou ce terme familial de “fils”, ce que cela veut dire, vraiment.

Pierre a laissé monter les mots qui lui venaient, comme nous pouvons le faire, chacun de nous aujourd’hui, et tout au long de notre vie. Mais Pierre n’a pourtant rien compris encore. Ou plutôt, il a compris “de travers”. La suite le montre spectaculairement, et c’est la “mise en abîme” dont je parlais tout à l’heure. Il ne faudrait jamais séparer ces deux versants de la réponse théorique d’une part et de la mise en pratique d’autre part, l’orthodoxie et l’orthopraxie. Quelques minutes à peine après avoir été félicité, Pierre s’entend dire “Arrière Satan”. Personne dans la Bible ne s’est ainsi fait traiter de Satan. Cela aussi est à entendre. Cela aussi est significatif, révélateur. Il y a un péché originel dans l’Eglise, un péché structurant. Et c’est celui de refuser la passion, de refuser le chemin de la révélation, de refuser la vulnérabilité de la question, la pauvreté du silence ouvert, la souffrance des caricatures, bref, le scandale de la croix. Il est de la nature de la vérité, de ne pas s’imposer. Il est de la nature du vrai Dieu de faire question. Le reste, ce sont des idôles, des fabrication.

On aime les réponses glorieuses, les affirmations triomphantes. On refuse les mises en questions. On aime imposer dogmatiquement. On veut défendre la vérité, par le glaive comme Pierre ou par l’inquisition. On n’accepte pas que la vérité puisse se livrer au jeu de réponses mal assurées. On veut répendre des catéchismes clairs. On n’aime pas se laisser instruire par des ignorants non formés qui vont bégayer des mots hésitants, approximatifs, claudiquants. On veut enregimenter les intelligences, on n’accepte pas de déléguer la parole, les postes clés : aux peuples dominés, aux classes méprisées, aux femmes, aux jeunes…

Et pourtant, “celui qui est” pose la question “qui suis-je” à tout le monde. Il n’affirme pas une réponse toute faite, à répéter, à sacraliser, à idolâtrer. Il nous demande d’inventer notre réponse à nous, jour après jour. Il crée un espace de liberté où nous pouvons nous responsabiliser, prendre la parole, faire preuve d’initiative, où nous pouvons exister.

Pour vous, pour toi, qui suis-je ? Une référence, un ami, ton Dieu ? Qu’est-ce que cela veut dire, aujourd’hui ?

Pour toi, qui suis-je ? Qu’est-ce que je représente, pour toi ? Est-ce que je compte, pour toi ?

La question retentira encore. Il y a plusieurs trains dans la vie, il n’est jamais trop tard, tout est toujours ouvert. La question lui est posée à nouveau posée, après le reniement, après qu’il ait nié. Et la question lui est posée franchement, presque brutalement par le Ressuscité :

“Pierre, m’aimes-tu ?”



Le plus ancien »